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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 21:42

− Soyons sérieux un instant ! Que vient encore faire cette histoire de clown dans la formation des médecins !
− Mais c’est une affaire très sérieuse… Et je vais vous expliquer pourquoi. Vous ne le savez peut-être pas mais un clown n’est pas drôle, il ne cherche pas à être drôle…ce qui lui arrive est tragique.
− Alors quoi ! Qu’est ce que c’est que cette histoire. Les médecins vont faire les clowns, des clowns pas drôles en plus, et puis après ils auraient acquis quelque chose qui les rendraient … quoi d’ailleurs ?
− Meilleurs ? Plus présents ? Changés ? Oui ça sûrement,
indiscutablement. Je le répète, et c’est pour cela que je suis un inconditionnel et ardent défenseur de ces activités, toute expérience artistique permet au sujet qui la traverse de découvrir ce qu’il ne savait pas encore de lui-même, et de laisser naître des qualités humaines, relationnelles.
− Bon d’accord. Si vous voulez. Mais c’est quoi cette découverte, c’est bien beau mais on ne voit pas très bien de quoi ça parle !
− Il faut savoir que le clown est l’aboutissement d’un travail de transformation et d’élaboration qui permet au sujet de le faire naitre ! Et comme pour toute naissance, il faut accepter son clown, le recueillir… Ce n’est pas un clown mais ce clown-là très précisément, avec ses caractéristiques, ses façons de voir le monde, ses doutes, ses façons de réagir… mais ce clown-là pour le laisser éclore nécessite un long et périlleux périple où il faut se départir de tout un tas de scories, d’empêchements !
− Bon vous faîtes naître votre clown. Et alors ça fait quoi ça pour un médecin ?
− C’est maintenant que cela devient intéressant. Car ce travail de transformation exige de la précision. Le clown ne supporte pas l’à peu près, le presque. Il faut donc amener son clown à se définir très précisément, dans ses gestes, dans ses intentions, dans ses expressions
corporelles, dans ses façons de communiquer ses sentiments et ses affects…Il travaille presque toujours en dehors et au-delà des mots ! Et c’est quoi ça ? De la communication non verbale.
Combien nous avons à gagner à porter notre attention à ce que le patient nous montre, à ce qui nous est suggéré, évoqué…Combien de fois pouvons-nous voir des discordances
entre ce qui est dit et ce qui est transmis par le corps et l’expression du visage !
− oui si l’on veut, mais un médecin a besoin de se reposer
sur du concret, du sûr ? La communication non verbale
c’est bien beau mais ça ne soigne pas un diabète ?
− Et si un patient ne prend pas ses médicaments ou pas tous, à quoi vous sert tout votre savoir.
− C’est que vous leur avez mal expliqué ! Ou alors vous avez affaire à un mauvais malade.
− En clair le médecin est frustré. Il sent les limites de son pouvoir.
− Mais nous connaissons tous ce problème n’est-ce pas?
− Bien sûr. Et c’est pour cela que nous faisons du clown. Un exemple : l’un des exercices consiste à enchainer des gestes avec un autre clown dans une improvisation complète, un geste répondant à l’autre dans un lien de sens où toute la créativité et l’attention à l’autre sont des qualités indispensables. Sinon l’exercice s’arrête de lui-même. Quelles formidables qualités que celles-ci pour un médecin : être toujours attentif non seulement dans l’interrogatoire et la recherche de signes à l’examen clinique…
mais aussi dans toute cette chanson de gestes qui rituellement se répète pour nous dans un cabinet. Devenons scrupuleux sur la manière dont le patient entre dans le cabinet, dit bonjour…
− tout le monde le fait déjà ! il n’y a pas besoin de faire le clown pour savoir cela !
− Oui c’est probablement vrai, mais à chaque fois que nous faisons un pas de plus dans cette attention, dans cette exigence nous avons gagné en relation, en authenticité…
− ça y est les gros mots, les mots qui fâchent.
− Oui cette authenticité…Cette présence n’est pas si évidente. Quand on voit le temps de travail nécessaire pour réussir à commencer à l’aborder.
Car paradoxalement, il faut oublier les autres ! Quels que soient leur empathie, soutien ou bienveillance …les autres restent avant tout ceux dont on a peur ! C’est le premier cercle à briser, cercle des retenues où nous passons notre temps à nous demander ce que les autres doivent ou peuvent penser de nous au lieu de penser à nous !!!
Être pour l’autre l’emporte sur l’être pour soi ! et ça je peux vous dire que ça parle à un médecin…Si vous voyez ce que je veux dire.
− Vous y allez un peu fort. Il faudrait lâcher tout ce qui fait ce que nous sommes ?
− Non, tout ce que nous croyons être. Apprendre à lâcher prise. Car le clown est un accouchement de soi dans un oubli progressif des autres, des conditionnements,
des attendus, des obligations et contraintes …Il faut se départir de tout cela !!! Des représentations habituelles, des idées préconçues…Devenir transparent au monde, réceptacle du monde sans image apprêtée. Retrouver cette liberté. Permettre à cet être étouffé en abandonnant le paraître, de devenir plutôt crédule que crédible… Nous avons beaucoup à gagner nous médecins
à être ce que nous sommes avec toutes nos incertitudes,
nos méconnaissances plutôt que de faire croire que…
− Et vous croyez que c’est rassurant ?
− Oui bien sûr, bien mieux que cette image ou idée ou idéal que l’on se fait de notre métier et de nous même ! On évite ainsi bien des déconvenues. On limite le risque de dépersonnalisation. Et en plus on réapprend à rire, à faire rire.
− Attendez, moins de burn-out et plus de rire. Je veux bien. Mais dites-moi, je croyais que votre clown n’était pas drôle ?
− Vous commencez à comprendre. Un clown n’est effectivement
pas drôle. Mais il fait rire. Car il croit à ce qu’il fait et nous entraîne dans le burlesque. Comme Freud l’a bien dit : le fait de vouloir être drôle, de rechercher à tout prix le rire tue le rire ! Le rire nait à l’insu du clown, on éprouve une sorte de gêne, de décalage, devant tant de prodigalité, de crédulité, de naïveté…

Il est à la fois naïf, surréaliste, animiste, prend le langage
au pied de la lettre, est subjugué par le monde qui l’entoure, essaie par mille moyens de se sortir de situations périlleuses qu’il a lui-même créées …et en revenant au sujet médecin, il nous oblige à être créatif, à travailler sur le sens, sur l’évocation, sur ce qui n’est qu’ébauché, sur les liens inconscients entre le signifiant et le signifié…Mais vous n’avez pas idée de l’exigence d’un tel travail !
S’oublier ! Oui oublier l’irrépressible besoin de se juger, oublier tout ce que l’on se fait croire, oublier tous ces empêchements imaginaires, oublier toutes ces contraintes créées par et pour la société, oublier, ne serait-
ce qu’un instant…

 

 

 

Christophe STIRNEMANN

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Published by Christophe STIRNEMANN - dans Le clown : relation médecin patient
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